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Poupée (1977x.207), 2021, Classeur métallique, correspondances écrites sur papier, documents, 77 x 120 x 130 cm

La collection du Musée d’art de Joliette s’est construite de façon organique. Parce que les objets ont été rassemblés à travers le temps, sans toujours être catalogués de manière systématique au moment de leur acquisition, la collection comprend de nombreux objets pour lesquels on dénote un manque d’informations. Au fil de son histoire, l’institution s’est professionnalisée en se dotant de protocoles pour la gestion des collections, notamment dans la récolte des données et le contrôle de l’inventaire. Ni le nom de l’artiste, ni la provenance ou l’année de réalisation de l’œuvre n’ont été consignés au moment de l’entrée au sein de la collection du MAJ de la poupée inuit choisie par une des participantes au projet. Avec le soutien de l’équipe du Musée, Desjardins a entrepris des recherches pour tenter d’établir l’origine de la poupée.

Considérant son style vestimentaire, il est raisonnable de penser que la poupée vient du Nunavik. L’intervention de Desjardins consiste à créer un face-à-face entre les deux poupées collectionnées par le MAJ et celles issues de la même région faisant partie de la collection de l’Institut culturel Avataq, l’organisme culturel des Inuit du Nunavik. En commissariant cette petite exposition au sein de son propre projet, l’artiste redonne un contexte plus spécifique aux poupées anonymes en les mettant en conversation avec une production réalisée au début des années 2000 dont on connaît les créatrices. La résilience des artistes inuit est mise de l’avant par ce geste qui reconnaît la richesse de leur travail artistique et sa transformation à travers le temps.


Le 30 octobre 2020, à 10 h 23, Camille Rémillard-Vigneault, alors stagiaire à la conservation
et à l’éducation, a envoyé à Chloé Desjardins une description de l’objet 1977x.207.


L’objet que j’ai choisi a des origines incertaines. Je sais qu’il s’agit d’une poupée inuit, atterrie dans les réserves du Musée en 1977, sans concepteur, ni datation, ni provenance assurée connus. Dans les archives, son dossier est presque vide. Aucune piste ne nous est non plus donnée sur l’identité du donateur ou de la donatrice, qui aurait pu nous en apprendre plus sur le statut et la fonction de l’objet. Je dirai donc ici ce que je sais, et surtout ce qui m’échappe. Afin que la description de l’objet soit exacte et faite dans le respect des communautés concernées, l’Institut Avataq, organisme culturel des Inuit du Nunavik, et La Guilde, galerie spécialisée en art inuit et en art des Premières nations, ont été consultés.

Il s’agit, à première vue, d’une poupée assez grande et étonnamment lourde. Son visage, sculpté dans le bois, est plutôt sérieux et lui donne un air âgé. Bien que ses pupilles ne soient pas sculptées, ses yeux sont perçants. Dans son tiroir, elle sommeille aux côtés d’une poupée qui lui ressemble et qui fut donnée au Musée la même année, mais dont la tête est sculptée dans la pierre à savon. Elle porte un amauti, un manteau traditionnellement porté par les femmes inuit afin qu’elles puissent transporter leurs bébés sur leur dos dans un grand capuchon, permettant à l’enfant de se blottir contre elles. L’amauti de la poupée est d’un blanc cassé jauni par l’usure, orné de broderies rouges et vertes à l’extrémité des manches et au bas du vêtement. Il est assez long à l’arrière, plus court à l’avant et encore plus court sur les côtés, un peu comme s’il adoptait la forme d’une queue d’animal. L’idée de ce vêtement est d’ailleurs de reproduire ce que l’animal possède pour se protéger. Le capuchon est muni d’une fourrure synthétique noire. Une ceinture en tissu torsadé rouge et jaune est nouée à la taille de la poupée, par-dessus le manteau. Elle porte également une jupe rouge à motifs fleuris, des kamiik (bottes) blanches assez hautes, avec les mêmes broderies que celles se trouvant sur le manteau, puis une nassaq (tuque) bleue.

Ces poupées, qui peuvent servir de jouets, sont aussi fabriquées par des artisans pour les touristes ou les collectionneurs. La base de données du Musée précise qu’elles sont aussi souvent faites par les jeunes filles inuit, pour que celles-ci puissent s’exercer à coudre. La tête des poupées est alors en cuir pour leur permettre de se familiariser avec ce matériau. Selon Avataq, lorsqu’une tête est en pierre, comme celle de l’autre poupée, il s’agit souvent d’une poupée de collection. Ici, le flou qui subsiste autour du contexte d’acquisition de l’objet et de son origine laisse planer le doute quant à son statut et à sa fonction, malgré les indices qui pourraient nous éclairer, comme, par exemple, sa tête en bois.

Si j’ai d’abord choisi cette poupée parce que je la trouvais naïvement jolie, je me suis ensuite vite rendu compte de la complexité des questions entourant le statut et la présentation d’objets comme celui-là, surtout lorsqu’ils sont aussi peu documentés. Je reste toutefois convaincue que le geste consistant à les sortir des réserves est important. En engageant un dialogue avec les communautés concernées pour mieux documenter ces objets, on leur donne l’attention, la visibilité et la reconnaissance qu’ils méritent.

Artiste inconnu, Poupée, 20e siècle, Coton, laine, bois et fourrure synthétique, 45 x 22 x 10,5 cm

Collection du Musée d’art de Joliette. Provenance inconnue. 1977x.207

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