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Mandibule (1975.592), 2021, Cabinet de curiosité (bois, miroir, verre), miroirs, trépieds, plâtre Dimensions variables

L’année d’acquisition associée à cette mandibule (1975) nous permet de supposer qu’elle nous proviendrait de la collection de spécimens liés à l’histoire naturelle accumulés par les Clercs de Saint-Viateur. Suivant les informations du dossier d’acquisition, il est présumé que la mandibule aurait appartenu à Barthélemy Joliette. L’œuvre de Desjardins souligne la relation étroite entre la région et son fondateur par l’inclusion dans sa composition du tracé de la rivière L’Assomption et d’une scène de genre présentant Barthélemy Joliette. Elle met également en perspective l’étrangeté et l’improbabilité de la présence d’un tel objet dans la collection d’un musée d’art en le faisant apparaître, grâce à un jeu de miroir, dans un écrin qui évoque un cabinet de curiosité.


Le 15 octobre 2020, à 11 h 59, Charlotte Lalou Rousseau, conservatrice adjointe de l’art contemporain, a envoyé à Chloé Desjardins une description de l’objet 1975.592.


L’objet que j’ai choisi est étonnant dans le contexte des réserves d’un musée d’art, car il appartient au domaine biologique. J’ai entendu parler de cet objet pour la première fois il y a un an ou deux, et j’en suis restée marquée.

Mandibule (nom féminin) : os en forme de fer à cheval formant le squelette de la mâchoire humaine inférieure. Elle est composée d’os et d’ivoire, le tout dans les tons de brun et d’écru. Sa texture est poreuse et ses dimensions sont de 5 x 11,5 x 12 cm. Dix dents s’y trouvent toujours, deux dont l’émail est pratiquement intact et une branlante. Certaines sont élimées, comme si leur propriétaire souffrait de bruxisme, et d’autres sont ébréchées. Les points d’ancrage des dents sont érodés, la crasse est centenaire. Les extrémités de l’os, celles qui s’emboîtent au crâne, me font penser aux bois d’un cerf ou à la carcasse d’un poulet. Peu d’informations sont disponibles au sujet de cet objet. Période : 19e siècle. Culture : Canadien (sic). Quelques photos le présentent dans une vitrine composée d’une base circulaire et d’un globe de verre. L’ancien numéro d’acquisition (G-75-592-H) est inscrit sous le menton.

Je consulte un ami pour une perspective denturologique. Sur le quadrant 4, la dent 6 est manquante et la 7 est isolée. On observe une attrition importante, c’est-à-dire une usure de l’émail, surtout sur la prémolaire 5 où l’intérieur de la dent, la dentine, d’une couleur plus foncée, est apparente. Aux endroits où les dents sont tombées du vivant de cette personne, la mandibule s’est refermée et amincie. Le trou béant de la dent 2 du quadrant 4 suggère que celle-ci est tombée peu de temps avant le décès, ou même
par la suite. Les deux petits trous situés de part et d’autre de feue cette mâchoire aboutissent à l’arrière, à l’intérieur, près de l’articulation. Ce sont les conduits empruntés par les nerfs. Un autre trou se situe à l’intérieur de la structure, au centre, sous les incisives : celui-là demeure mystérieux.

Étrange d’observer de si près un objet qui un jour faisait partie intégrante d’un corps, d’un faciès. Comment cette mandibule en est-elle venue à être dissociée de son crâne? Pourquoi quelqu’un a-t-il cru bon de conserver cette partie spécifique du corps d’un autre humain? Était-il particulièrement volubile? Gourmand? Combien de personnes avait-il embrassées? Combien avait-il invectivées? Dans le dossier d’œuvre, la mention de source se lit ainsi : « Mâchoire présumée de Barthélemy Joliette ».

Barthélemy Joliette (1789-1850) est notaire à L’Assomption avant de prendre part à la guerre de 1812 et de gravir les échelons militaires. Il épouse Charlotte Tarieu de Lanaudière en 1813. En tant que seigneur de Lavaltrie, il développe l’exploitation forestière dans la région et crée le village d’Industrie en 1824. En 1843, une paroisse y est fondée. Le collège construit en 1845 se voit confié aux Clercs de Saint-Viateur en 1847. Le chemin de fer est inauguré en 1850 et Joliette meurt en juin de la même année. En 1863, le village d’Industrie est incorporé sous le nom de Ville de Joliette.

Il paraît qu’on retrouve aussi dans les réserves du Musée la couronne d’épines de Jésus Christ.

Mandibule, 19e siècle, Os et ivoire, 5 x 11,5 x 12 cm

Collection du Musée d’art de Joliette. Provenance inconnue. 1975.592

Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté, Barthélémie Joliette et Mgr Bourget, 1922, Pastel sur papier, 27,3 x 46,5 cm

Collection Séminaire de Joliette. Don des clercs de Saint-Viateur du Canada. 2012.112

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