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Colère (2020.014), 2021, Classeur métallique, peinture acrylique, trame sonore, 38 x 38 x 130 cm

Dans une entrevue avec Pierre Restany datant de 1969, Arman se qualifie de « paysagiste de la société de consommation » intéressé par le cycle infernal de la production, de la consommation et de la destruction, qu’il souhaite donner à voir pour nourrir la réflexion. Le violon, réduit au silence par sa consumation par le feu, suggère que tous les objets sont sur un pied d’égalité lorsqu’ils sont envisagés du point de vue de leur durée de vie matérielle. La musique, par contre, lui survit. Ici, on entend entre autres l’extrait Colères d’une pièce musicale en quatre mouvements composée par Pierre Henry. Intitulée Empreintes, elle a été créée spécialement en l’honneur de l’œuvre d’Arman.

Crédits des œuvres musicales :

Pierre Henry, Empreintes (dédié à la mémoire d’Arman), 2010. Extrait du mouvement Colères, 4’05. Avec l’aimable autorisation de Pierre Henry.

Eugène Ysaÿe, Sonata for Solo Violin No.2 in A Minor, Op. 27 ‘A Jacques Thibaud’: I. Obsession (Prélude. Poco vivace), 1923, 2’42. Interprétation : Kerson Leong, album Ysaÿe: Six Sonatas for Solo Violin, 2021. Avec l’aimable autorisation de Kerson Leong.


Le 7 octobre 2020, à 15 h 38, Julie Alary Lavallée, conservatrice des collections, a envoyé à Chloé Desjardins une description de l’objet 2020.014.


L’objet que j’ai choisi n’a pas encore officiellement rejoint la collection du MAJ. Il s’agit de l’œuvre Colère (1970) de l’artiste français/états-unien Arman (1928-2005). Comme nous sommes actuellement en processus d’acquisition de l’œuvre, Colère se trouve actuellement dans la réserve du Musée en attente d’un changement de propriétaire. L’œuvre provient de la collection d’un particulier vivant à Montréal. D’ailleurs, je ne sais pas si je peux mentionner le nom du propriétaire en question. Je resterai donc vague
à son sujet.

Personne n’a encore vraiment vu l’œuvre, mis à part ceux et celles impliqué.e.s dans le comité d’acquisition externe et les techniciens du MAJ. La transaction devrait être finalisée d’ici les quatre prochains mois (nous sommes actuellement au début octobre 2020). J’ai choisi cette œuvre, car elle marque mon entrée au MAJ dans mes nouvelles fonctions de conservatrice des collections, il y a trois semaines.

Elle est la première œuvre sur laquelle j’ai dû exécuter des recherches. Elle représente pour moi un retour à des mouvements qui ont marqué l’histoire de l’art et que j’ai eu le bonheur d’étudier au cours de mes études au baccalauréat en histoire de l’art, il y a déjà plusieurs années. Comme mon cheminement plus récent dans le milieu de l’art est particulièrement axé sur l’art actuel, ce retour ou cette redécouverte de grandes périodes de création représente une réelle bouffée d’air frais, mais me demande de fouiller loin dans ma mémoire.

Colère prend la forme d’un prisme transparent rempli d’acrylique dans lequel se trouvent figés un violon, partiellement brûlé, ainsi qu’un archet sectionné, lui aussi consumé par le feu. Quelques morceaux brûlés sont détachés et disposés autour de l’élément principal. La présentation du violon pourrait rappeler subtilement une vitrine muséale, mais les morceaux de violons éparpillés autour de la structure principale forment une composition éclatée loin d’être conventionnelle. L’œuvre mesure 67,5 x 28,8 x 8,1 cm et s’avère d’une extrême lourdeur.

J’ai aussi choisi cette œuvre, car le processus derrière sa confection me semble particulièrement intéressant, tout comme son rapport formel révélateur d’une critique envers le cycle de vie des objets de la société de consommation. En fait, les œuvres d’Arman s’avèrent d’une grande pertinence aujourd’hui en raison de leur résonance avec l’ère actuelle, plutôt critique des effets pervers sur l’environnement induits par l’industrialisation et la surconsommation. Il faut se replacer à l’époque de la confection de l’œuvre où les instruments de musique, même s’ils étaient associés à la grande culture, étaient de plus en plus produits à une échelle industrielle et non plus façonnés à la main. Leur cycle de vie, tout comme celui d’autres produits industriels, ne pouvait échapper désormais à leur production, leur consommation et leur destruction.
En d’autres mots, la grande culture, n’étant plus sacrée, devenait à ses yeux rien
de moins que quelque chose de prêt à jeter.

Arman, Colère, 1970, Violon brulé sous acrylique, 67,5 x 28,8 x 8,1 cm

Collection du Musée d’art de Joliette. Don de Roy L. Heenan, o.c. 2020.014

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