Chef-d’oeuvre, 2015, bois, 305 x 65 x 365 cm


Ce projet s’insère dans la foulée de mes recherches autour du rôle des conventions et des idéaux dans notre compréhension et notre réception des œuvres d’art. Démarche qui m’a amenée à faire des œuvres représentant des outils et des matériaux bruts servant à la production artistique, des dispositifs de présentation, ainsi que des formes emballées, dont le contenu est inaccessible. Chef-d’œuvre est une installation unique de grand format qui reproduit en Tilleul une série d’échafaudages grandeur nature placés autour d’un espace vide. Avec cette nouvelle œuvre, je veux encore une fois évoquer ce qui n’est pas là (l’œuvre d’art « traditionnelle » ou « idéale ») en montrant les structures externes de la production et des modes de présentation artistiques. Le titre et la confection de Chef-d’œuvre font justement référence à un discours, une certaine tradition et un savoir-faire relatifs à la période de la Renaissance; époque, s’il en est une, qui a vu naître les grands canons, esthétiques comme théoriques, qui ont marqué l’Histoire de l’art jusqu’à nos jours. Cette structure est un dispositif qui sert à la construction de bâtiments — ou par exemple de sculptures monumentales —, sauf qu’ici il n’y a rien à édifier. Le centre est laissé vide. La structure devient en quelque sorte la matrice, le moule, d’une œuvre potentielle.

Entièrement réalisée en bois grâce à des assemblages d’ébénisterie n’utilisant pas de quincaillerie, cette œuvre incarne différents paradoxes. En effet, l’échafaudage, qui est normalement une construction temporaire est présenté comme une œuvre permanente, finie, lui conférant un statut contraire aux attentes (sans compter qu’il n’y a rien « en construction » à l’intérieur, rien à voir). Une œuvre finie, certes, mais dont la fonction d’origine et l’apparente inutilité représentent la possibilité de quelque chose en constant devenir. Par ailleurs, la présence de l’échafaudage, servant normalement à accueillir des travailleurs, interpelle directement l’observateur. Elle suggère un rapport direct à son corps et fait appel à son raisonnement. Et comme dans toutes mes œuvres, un certain jeu de séduction, de construction d’un désir par la suite frustré est mis en place par cette structure faite d’échelles qui propose une utilisation directe et concrète, mais qui demeure bel et bien inaccessible. Les interactions les plus engageantes se produisant plutôt à travers la réflexion. Comme dans mon travail précédent, cette œuvre est soigneusement réalisée et finie pour amplifier le doute sur ce qui est donné à voir : l’échafaudage possède ainsi l’identité de l’objet et du support, d’un espace positif et négatif tout à la fois.

Ce projet a été présenté dans le cadre de l’exposition Orderly objects/Unbuilt spaces en collaboration avec l’artiste Simone Rochon à la Galerie FOFA en 2015.


Crédits photo: Guy L’Heureux